Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


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Transcription :


Le 1er 7bre 1915


Ma chère Lise,


Je t’écris aujourd’hui, je ne sais pourquoi, étant donné que cette lettre te
parviendra Dieu sait quand. Depuis 2 jours, aucun courrier ne nous parvient de la
zône de l’intérieur, et il en sera ainsi pendant 3 ou 4 jours encore ; de même, nos
lettres à nos familles ont du être arrêtées net plusieurs jours. Cela seul est une
preuve suffisante qu’il se prépare q.q. chose. Tu
dois être d’autant plus impatiente de recevoir mes nouvelles, que tu n’es pas encore
habituée à ces à-coups ; je partage ton impatience ; mais vois-tu il faut au moins
en tirer cette conclusion : bannir toute inquiétude même si la correspondance est
arrêtée plusieurs semaines.


Depuis avant-hier, nous cantonnons tout près de notre gare d'embarquement ; la plus
grande partie de la division est déjà partie, notre tour ne saurait tarder
maintenant plus de 24 heures ; nous attendons le signal d'heure en heure. Notre
destination est toujours absolument inconnue ; cependant on parle beaucoup de la
région Dunkerque-Nieuport, et cette hypothèse ne me paraît pas absurde.
D'ailleurs




j'en parle sans y attacher autrement d'importance, tous les secteurs se valent, ou à
peu près.


Pendant cette attente, nous faisons de l'exercice, mais plutôt modérément. Les
cantonnements ne sont pas mauvais ; cette fois encore, j'ai pu louer un lit, bien
mauvais à la vérité (sommier dur et bruyant, matelas et traversin de paille), mais
enfin c'est un lit, et quoique placé dans une sorte de « capharnaüm » j'y dors bien.
Tu vois que je prends soin de moi, et que jusqu'à la limite extrême je veux me
conserver en forme ; grâce à cela, à la suppression de l'alcool et de la noce, je
reste en excellente santé, contrairement à d'autres que les malaises assaillent.


Comme, jusqu'ici, tes lettres portent mon ancienne adresse et passent par Pernes
avant de m'arriver au 295-, j'ai reçu hier ta lettre du 25 et celle des
mes enfants ; toujours le même plaisir à vous lire, toi surtout ; pourtant la lettre
d'André était claire et presque correcte, elle révélait un grand garçon déjà
sérieux : je suis content de lui ; la lettre de mon Minet était gentille aussi, mais
les grosses fautes y sont par trop nombreuses : qu'il ouvre l’œil, et il sera tout à
fait mignon...




Tous tes menus détails sur ton ermitage ne me semblent pas puérils du tout, je vous
vois mieux ainsi ; et puis, je suis heureux de voir lire que mes nouveaux
arbres réussissent et donnent de bons fruits ; mais les 2 abricotiers que font-ils ?
les noisettes sont-elles de bonne variété ? Tant pis pour ta vigne, ma belle ; mais
décidément, les vignerons doivent la trouver par trop amère cette fois, la dernière
bonne récolte remontant presque aux calendes grecques. Je me réjouis de ce que nos
petits vont enfin trouver des camarades, et de la nouvelle amie que tu vas avoir en
Marthe : fais-lui bien mes amitiés. J'ai reçu une lettre de la Bernerie, la voici à
titre de curiosité ; toujours le même homme : louangeur sans mesure ni sincérité,
beau diseur de lieux communs, volontiers prêcheur, je ne sais si je lui récrirai.
Puisque tu tiens à savoir ce que j'ai dit dans ma causerie, je t'envoie les notes
dont j'aurais pu servir ; mais il s'agit de notions si sommaires, qu'un papier
m’était inutile ; y trouveras-tu quelque intérêt ?


On m’a soulagé de 2 paires de chaussettes neuves ; mais ce qui reste me suffit
provisoirement, jusqu’aux vêtements d’hiver. Comme il faut manœuvrer avec le




sac, je l’allège le plus possible ; j’ai jeté mes piquets, je mange mes provisions et
surtout j’ai fait un lourd petit ballot porté en secret dans l’avant-train de la
cuisine roulante. J’apprends, moi aussi, à me débrouiller : tu ne saurais croire à
quel degré cette « qualité » est précieuse ! – Et voici septembre commencé, et avec
lui les mois en « r » ; il y en aura pas mal maintenant, et cela vous a fait penser
à « brrr ».


Je ne dis pas : à bientôt de tes nouvelles, mais plutôt : à tes prochaines nouvelles,
que j’espère aussi bonnes que les dernières. Continue à être confiante et
courageuse ! Distribue de chauds baisers à Claudia et à nos deux chéris ; à toi mes
plus tendres caresses.


Ton Jean



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