Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


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Transcription :


Le 25 août 1915.


Mes chers Petits,


J’ai bien reçu hier, mardi, vos 2 lettres de jeudi passé ; elles sont longues et
intéressantes, je les ai lues avec plaisir. Il faut que je vous fasse des
compliments, d’abord parce que vous vous êtes mis à travailler sérieusement et
courageusement, ensuite et surtout parce que vous êtes obéissants et que maman est
très satisfaite de vous ; continuez ainsi pour me causer une grande joie.


Afin de vous prouver mon contentement, je vais écrire une longue lettre pour vous
seuls, et vous parler de nos tranchées : vous me direz le jeudi suivant si ma
description vous a intéressés.


On ne seut se bat que dans les tranchées ; voici ce que c’est qu’une
tranchée. C’est une espèce de fossé, profond de 1m50 et large de
1m10 ; en avant et en arrière de ce fossé, les terres
enlevées forment 2 petits remblais qu’on appellent le talus d’avant et le talus
d’arrière : ils protègent les soldats contre les balles et les éclats d’obus ; une
tranchée n’est jamais droite, on la fait très sinueuse afin que les balles ne
puissent pas y entrer en enfilade c’est-à-dire de côté ; pour arrêter les éclats
d’obus, la tranchée est coupée par des massifs de terre


[Surplus]


Embrassez tante Claudia et maman aussi tendrement que je vous embrasse et bien des
fois.


Papa Jean




appelés pare-éclats ; sous le parapet d’avant, on creuse de petites niches, appelées
trous de tirailleurs, ou les soldats se blottissent quand ils ne tirent pas ; on
creuse encore d’autres trous plus petits, où sont placés les paquets de cartouches,
les fusées éclairantes, les grenades à main, etc…il existe toujours plusieurs lignes
de tranchées à peu près parallèles, et chaque tranchées porte un nom ;
ainsi, où je suis, il y a la tranchée Kuntz, la tranchée de la Chipotte, la tranchée
Gau, la tranchée blanche, la tranchée de Noulette.- Ces tranchées sont reliées entre
elles par d’autres fossés plus étroits (0m60), très sinueux, qui
ne servent pas à tirer mais seulement à combattre circuler, car si on
circulait sur le terrain découvert on serait sûrement tué, cela s’appelle des
boyaux, qui ont chacun leur nom indiqué par des plaques à tous les carrefours. A
l’arrière d’une série de tranchées, se trouve un énorme talus sous lequel on a
creusé à 3 ou 4 m de profondeur des cavernes dont le plafond et les côtés sont
garnis de grosses poutres ; ces cavernes s’appellent des abris-cavernes et abritent
les troupes de réserve, utilisées pour les attaques et contre-attaques ; ces abris
ne peuvent pas être crevés ni par les gros obus ni par les torpilles ; ma compagnie
occupe actuellement cette ligne d’abris-cavernes, et elle y est en sécurité.




A côté de nous se trouve un canon lance-torpille, et comme il est petit et mignon on
l’a surnommé « zizi » ; zizi est très redouté par les Boches, aussi cherchent-ils
chaque jour à le détruire en lui lançant des torpilles ; zizi est donc un voisin
dangereux, ainsi hier soir j’ai vu éclater 2 torpilles à 50 mètres de moi ; mais
comme ces torpilles arrivent lentement en faisant du bruit, on a le temps de sauter
dans sa caverne, puis on entend une énorme explosion et on aperçoit un gros nuage
noir ; vous savez, on n’en a pas peur : sitôt les débris retombés, on sort de son
trou et on va voir les effets de l’explosion en bavardant. Au milieu d’un réseau de
tranchées se trouvent les postes de commandements des capitaines, commandants et
colonels ; ces postes sont des abris comme les autres, mais parquetés, un peu
meublés, fermés par une porte ; c’est là qu’aboutissent les nombreux fils
téléphoniques qui sillonnent les tranchées et les boyaux ; ces fils, vous l’avez
deviné, servent à transmettre rapidement les renseignements et les ordres. Vous
voyez donc qu’un réseau de tranchées est une véritable petite ville sous-terraine,
les batteries d’artillerie sont placées en arrière de ce réseau, à 2 ou 3 Km, et
sont également enterrées ; le téléphone relie les artilleurs aux fantassins des
tranchées qui indiquent où et quand il faut tirer des obus.




Dans les tranchées, il y a surtout des fantassins ; mais on y voit aussi des
artilleurs, des cavaliers sans chevaux, des téléphonistes, des médecins des
infirmiers et des brancardiers, des soldats du génie, des sapeurs-mineurs. Malgré
tant de monde, il n’y a pas de désordre ni de bruit : chacun reste à son poste et
sait ce qu’il a à faire - Pendant le jour et la nuit, les boyaux sont remplis de
soldats de corvée qui apportent les repas, l’eau, les poutres, les sacs à
terre, les outils, le fil de fer barbelé, les munitions ; comme ils sont étroits, il
ne fait pas bon s’y croiser et on reçoit très souvent des coups de coude dans les
côtes ; les soldats qui ne sont pas de corvée dorment pendant le jour,
pré jouent aux cartes ou font des bagues d’aluminium. Mais la nuit,
tout s’éveille et se met à l’ouvrage ; car toutes les nuits on travaille, et
beaucoup : on répare les tranchées et boyaux que les obus ont démoli, on en creuse
de nouveaux, on pose des quintuple rangs de fils barbelés en avant des tranchées,
etc. Le travail se fait en silence, car les Boches écoutent, lancent des fusées
éclairantes, et s’ils voient quelqu’un leurs canons et mitrailleuses entrent
immédiatement en danse ; aussi dès qu’une fusée apparaît, on s’aplatit à terre, on
attend un instant et si aucun projectile n’arrive on se remet à l’ouvrage, dans le
cas contraire on laisse passer l’averse avant de reprendre l’outil, parfois même on
est obligé d’abandonner la tâche et de rentrer dans les trous



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