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Transcription :


La Bernerie, 25 Août 1915


Cher Monsieur Déléage


Votre lettre m’est parvenue dans le petit coin breton où, grâce à l’octroi de 28
jours de vacances par le ministre, je suis en villégiature depuis le 15. C’est pour
moi une détente et un repos que j’apprécie infiniment et dont j’avais quelque besoin
après deux dures années


J’ai eu grand plaisir à vous lire. Il m’a d’abord été très agréable de voir que vous
pensiez à moi dans les circonstances où vous êtes. Puis elle était par elle-même
intéressante. J’y ai revu mon ancien collaborateur, observateur de sang
froid, curieux de savoir et de s’expliquer les choses, toujours en garde contre un
trop facile optimisme. Et je vous ai reconnu.


D’ailleurs, dans toute votre lettre, il y a des raisons d’avoir confiance. On ne peut
plus nous battre ; c’est une vérité évidente à




présent et qui ressort de toutes les lettres venues du front, quel que soit le
secteur.


Pouvons-nous les battre, eux ? Sur ce point, l’évidence est moindre. Mais c’est parce
que nous n’avons que des données insuffisantes. Les trois quarts des éléments du
problème nous échappent, aussi à vous, les vaillants des tranchées, qu’à
nous, les vieux ou les réformés. Chacun juge avec son tempérament, ses nerfs, et
même avec les impressions tristes ou gaies de chaque jour. A Bourges, les gens
parlent comme ils parlent depuis un an. Ici, on ne se croirait même pas en guerre.
D’innombrables enfants jouent, rient et crient sous le soleil devant la mer bleue.
La vie continue aux champs et à la mer, avec une entière sécurité, admirable si l’on
réfléchit un peu, car elle implique l’assurance de la victoire et la confiance
absolue dans l’armée.


Cependant, près d’ici, à St
Nazaire, affluent des paquebots
chargés de troupes anglaises. plus, chose assez troublante, on y construit
des ponts mobiles destinés au passage du Rhin …. parfaitement ! Il y a surement dans
les hautes régions gouvernementales, à Paris, à




Londres, à Rome, une certitude du triomphe définitif. Et comme ils sont beaucoup
mieux renseignés que nous, il ne nous reste qu’à nous dire le vers de
Corneille :


« Faites votre devoir et laissez faire aux dieux ».


C’est à nous, gens de l’arrière, qu’il faut, d’ailleurs, dire cela. Vous, nos
défenseurs, vous n’avez nul besoin qu’on le dise. Vous surtout, mon cher Monsieur
Déléage, vous nous offenseriez qu’on vous le dît. Vous nous reviendrez décoré et
lieutenant. Quels beaux récits vous aurez à faire à vos enfants !


Je vous souhaite la chance et la santé. Et, si cela ne vous est pas à charge, je me
souhaite de recevoir souvent de vos nouvelles. Depuis votre départ j’ai pensé
à vous, et, si mes vœux se réalisent, vous ne serez pas à plaindre.


Tous les miens se rappellent à votre souvenir et moi, je vous serre la main,
cordialement


Jasinski


les Ifs


Rue de Noirmoutier


La Bernerie


(Loire Inférieure)


Jusqu’au 12 septembre-



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