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Transcription :


Le 23 août 1915.


Ma bonne Lisette,


Encore un mot aujourd’hui. La journée d’hier, après la lettre que je
t’ai écrite, s’est passée sans incident, mais vraiment j’avais besoin de faire
effort pour croire que c’était un dimanche car les tonnerres qui nous entourent ne
chôment jamais. La nuit passée, je suis allé poser des fils barbelés en avant d’une
tranchée de soutien, derrière la ligne de feu et à l’abri d’un petit pli de
terrain ; cela n’était guère dangereux et on le voyait à l’attitude insouciante de
mes vieux poilus ; les balles passaient bien haut au-dessus de nos têtes en faisant
entendre leur sifflement strident ; aucun obus pour nous, mais par-dessus il en
passait de tout calibre et en quantités, et les vieux poilus m’apprenaient à
distinguer par le bruit leur départ leur direction et même leur calibre. La seule
précaution à prendre c’est de se coucher vivement quand les fusées éclairantes
apparaissent, sinon c’est l’averse peu après ; aussi est-on prompt à s’allonger.
Comme je n’avais qu’à diriger et à surveiller la besogne, je pouvais observer à
loisir grâce à un




magnifique clair de lune ; en face de moi, j’avais le fameux plateau
de Lorette tout déchiqueté par les obus ; et, en contre-bas, les restes de la
chapelle ; en arrière et à gauche droite, le clocher d’Aix Noulette
brûlait depuis q.q. heures ; plus en avant, vers Souchez
probablement, la fusillade faisait rage, les salves succédaient aux salves : très
probablement une attaque avait lieu. Tu ne saurais croire combien ce spectacle de
guerre et de dévastation était étrange et presque fascinant pour moi ; mais, c’est
égal, comme on se sent tout changé, tout emporté par un énorme tourbillon, et comme
il faut abdiquer tout ce qui faisait votre personnalité !- Vers 3 hres
et demie, les premières lueurs de l’aube
apparaissant, nous avons regagné nos abris ; après l’air si vif et l’abondante
rosée, l’atmosphère noire et lourde de notre « abri-caverne » nous a été agréable ;
en silence et très vite, on se roule dans sa couverture, on pose la tête sur le sac
et on s’endort. Ce matin, rien à faire, on se lève à volonté ; pour moi, c’est vers
8 heures que j’ai quitté ma « couche », la hanche et le dos un peu meurtris par le
sol. Je sors : ciel gris, détonations de tous côtés, les marmites se suivent à 2 par
minutes tombant toutes sur le même point à 1 Km derrière moi où les
Boches supposent que se trouve une batterie fse. A côté
se trouve profile un puits de mine sur lequel des centaines de gros obus
se sont abattus : impossible à mon crayon de décrire l’état déchiqueté de ces
restes.–




Quand je me suis bien rempli les yeux et les oreilles de ce milieu si
nouveau pour moi, je viens t’écrire et penser à vous ; je le fais avec joie, car
cela m’isole un moment et me rappelle que je ne suis pas perdu sur la
terre, que j’y ai encore un solide point d’appui ; je ne suis pas triste, pas même
bien ému ; mais je voudrais causer à cœur ouvert et ne le puis, car mes nouveaux
camarades sont passablement abrutis par 1 an de cette guerre ; puis, comme j’ai été
un peu gâté jusqu’ici au point de vue matériel, le changement est plus profond et je
le ressents davantage. Cependant, ns ne mangeons pas mal,
grâce à notre bon popotier, mais cela nous coûte très cher ; l’appétit ne me manque
pas, et cela me surprend, décidément rien ne me fera perdre un coup de dent ; par
contre, je refuse entièrement l’alcool, même la ration règlementaire, j’attends les
mauvais jours pour m’en servir ; je ne quitte plus ma ceinture et ma flanelle, je
supporte ma veste et ma capote. Impossible de se laver et de se déchausser
jusqu’ avant jeudi : c’est gênant. Chaque soir, le courrier (lettres
et journaux de la veille) nous arrivent, et emporte notre
correspondance : tu vois que l’organisation a fait de grands progrès à ce point de
vue. Et voilà les points saillants de ma nouvelle vie.


Barth. Hauchet est à q.q. Km
d’ici, je le verrai sans doute




jeudi, dans le coron où il cantonne : curieuse coïncidence n’est-ce
pas ? il dirige toujours une section de cantonniers et ainsi il tient le bon bout -
Je n’ai plus reçu de lettre depuis celle que Claudia m’écrivait le 15 ; c’est long,
mais mon changement de compagnie l’explique.- Je te répète que tu peux continuer à
vivre calme et rassurée ; notre b secteur est très bien organisé, très
peu actif, et je suis pour ces 4 jours dans des abris imités de ceux des Boches et à
l’épreuve des plus gros obus ; les 8 jours suivants, nous irons au repos, hors de
portée des projectiles ; hier, notre régiment n’a pas eu un seul tué ni blessé :
preuve surabondante du calme actuel.


Je pense souvent à vous, en vous enviant un peu, heureux de savoir que
votre pensée me suit souvent. Bien de gros et tendres baisers.


JDéléage



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