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Transcription :

Le 19 août 1915.

Ma chère Louise,

Je viens te souhaiter une bonne fête, et pour que mes souhaits arrivent à temps je te les envoie à l’avance. Ces souhaits les voici : d’abord conserver ta santé, malgré les causes de fatigue et de soucis que comporte ta vie actuelle ; c’est le point essentiel, car nous savons ce que l’existence commune pourrait devenir chez nous sans la santé qui assure l’équilibre nerveux ; donc soigne-toi bien, ne néglige aucun des tes repas sous prétexte de simplifier ; il me serait fort désagréable de te retrouver fondue. Mon deuxième souhait, c’est que tu gardes ta confiance intacte dans l’avenir ; il se peut que le semestre qui va commencer nous apporte des épreuves, maladie, blessure ou accident, et que certains soirs tu te sentes accablée par les soucis immédiats et les perspectives d’avenir ; alors réagis ; dis-toi que les heureux jours reviendront pour nous, et qu’on ne mérite le bonheur que lorsqu’on a su le conquérir par sa vigueur morale. D’un mot, je te souhaite plus ardemment que jamais de rester forte, forte moralement, forte physiquement. Et maintenant que je t’ai fait des souhaits un peu graves, des souhaits de raison que l’heure explique, j’ajoute que je


t’aime et t’apprécie plus que jamais, que je t’embrasse bien des fois et bien tendrement, et que le 24 soir ma voix fera écho à celle des petits pour dire « vive sainte Louise ! ». - Pour suivre un vieil et charmant usage, je t’envoie un humble cadeau ; ce n’est qu’une bague en aluminium, dont la seule valeur réside dans l’intention ; telle quelle, je suis certain qu’elle te fera plaisir, et que tu y verras un nouveau gage de notre union : à un autre je n’aurais pas osé l’envoyer, à ma petite Louise je le peux.

Je joins à cet envoi un porte-plume pour mon André ; ici encore, il s’agit d’un objet sans valeur et peut-être assez peu pratique ; mais il est fait avec 2 cartouches boches, et papa a bien pensé à son grand garçon en fabriquant ce bibelot. Seul mon minet n’aurait rien eu, et j’aurais été bien faché de sa petite mine déçue ; aussi la « cueillère » en aluminium sera pour lui ; elle faisait partie d’une de mes grenades nouveau modèle, de sorte qu’il aura lui aussi son petit souvenir de la guerre. Je souhaite que mes petits chéris soient tous deux aussi contents que leur papa l’est en ficelant son paquet.

Et voilà un bon moment passé avec ma petite famille.

Rien de nouveau ici ; demain, je vais faire une petite causerie sur l’Allemagne aux sous-officiers du dépôt ;


je te dirai comment cela ce sera passé. Nous continuons à travailler ferme et à expédier de minuscules renforts ; on recommence à parler de faire un nouvel échange entre les cadres du dépôt et ceux du front : nous ne tarderons pas à être fixés sur ce dernier point.

Hier, nous sommes allés aux douches à 8 Km d’ici : c’est une vraie petite marche ; les nombreux puits des environs sont tous pourvus d’excellents appareils à douches destinés aux mineurs ; ce sont maintenant les troupes qui les utilisent ; toutes les 10 minutes une série de 60 hommes passent ; mais je m’arrange toujours de manière à avoir l’une des baignoires réservées aux ingénieurs : c’est plus propre, plus agréable, et j’y fais une toilette bien complète.

Je suis toujours en parfaite santé, sans aucun malaise à tel point que j’en suis moi-même étonné ; j’en augure que mon hiver dans les tranchées ne se passera peut-être pas trop mal. - Et vous, êtes-vous tous de même, y compris ma bonne Claudia ? les fruits doivent mûrir et j’espère qu’ils sont savoureux et abondants, ici il n’y a que de petits prunes rouges ; pouvez-vous goûter aux raisins ? mes greffes plantées le long de la barrière et dans la volière sont-elles vigoureuses ? Dia a du avoir de


l’émotion en levant sa grosse tanche : veinarde, va, qui peut s’offrir ces émotions du poignet ! En fait de plaisir, j’ai surtout celui de la cible ; hier on a fait un tir de concours sur silhouette disparaissante représentant un boche (15 cm de haut sur 5 de large) ; j’ai eu la palme en mettant toutes mes balles dans ce qui représentait une peau de boche ; j’en suis heureux pour 2 raisons : la première, c’est que je suis quasi sûr de descendre mon homme du 1er coup à 250 mètres ; la deuxième, c’est que mon état nerveux doit être excellent pour que je place mes balles avec autant d’assurance. Nous avons beaucoup de maladroits, parmi nos récupérés (anciens réformés) ; certains mêmes ont presque peur de leur fusil dès qu’il est chargé à balles.

Je ne vois plus grand-chose à dire. Aussi vais-je vous quitter après vous avoir tous bien embrassés et bien tendrement.

JDéléage


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