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Transcription :

Le 14 août 1915.

Ma chère petite,

Encore une semaine qui s’achève sans apporter aucun changement ici ; nous envoyons quelques petits renforts à nos régiments, mais avec peu ou pas de gradés. Souhaitons que cela dure encore un peu.

Notre vie reste telle que je l’ai décrite plusieurs fois, et il ne se passe pas le moindre évènement ; aussi serai-je bientôt à court de "copie". Que faire ? Je ne veux pourtant pas t’envoyer une feuille blanche, tandis que tu m’écris souvent, abondamment et si gentiment.

Ta dernière lettre m’a bien amusé, car tu sais que j’ai pris le parti de rire de beaucoup de choses ; or l’histoire de vos "pintades" mérite bien qu’on en rie ; je souhaite qu’elles aient été savoureuses et que l’appétit ne vous ait pas manqué, mais je crois te voir manger du bout des lèvres et en pensant au lapin "sauce lavasse". Pour le mandat, ce serait plus ennuyeux si on allait te faire des difficultés ; je ne le pense pas, en tout


cas je t’aiderai à y mettre ordre, et au pis-aller tu en serais quitte pour ne les toucher qu’à Bourges ; je ne pense pas que cela puisse te gêner si tu as echangé ton or contre des billets. – L’été est bien mauvais jusqu’ici, pourtant tu feras sans doute un peu de vin puisque ton clos ne souffre pas trop ; père me disait même qu’il restait encore de belles promesses. – La mort du père Jeandot m’a attristé : il faisait partie du milieu, de notre coin, et c’est encore un peu de souvenir qui s’en va ; fais bien mes condoléances à sa femme. – Votre santé est-elle très bonne ? prenez-vous bonne mine ; André se remplit-il un peu ? Maurice continue-t-il son mouvement ascentionnel ? sont-ils couchés separément afin de bien dormir le matin ? Tu serais gentille de me répondre avec précision sur chacun de ces points. J’ai dit aux enfants de se remettre au travail chaque jour, peu mais bien, et complètement isolés pendant ce temps ; mais si tu voyais que cela les fatigue ou leur pèse, n’hésite pas à tout arrêter : tu es juge en bon chef de maison.

Et maintenant, je n’ai plus guère qu’une chose à te dire, c’est que je pense souvent et beaucoup à


vous tous, et particulièrement à toi que je sais si aimante et si vibrante ; je n’ignore pas que vous me payez largement de retour, et que le "sans-fil" entre nous marche presque à chaque instant. C’est un puissant réconfort qui nous aide à prendre patience, à durer, à supporter cette vie incomplète.

Je suis très attentivement les journaux, dans ma hâte de savoir ce que feront les Balkaniques, ce qui se produira à Gallipoli, ce que les Russes infligent de pertes aux Boches. Quelle période de fièvre que la nôtre ! quels complexes et enormes evènements se passent sous nos yeux ! et comme ces 2 années marqueront dans notre humble vie et dans la grande histoire ! Je me souviens très bien que, lorsque j’etudiais l’histoire détaillée de la Révolution pour la 1ère fois ; je m’imaginais que nos aïeux, créateurs d’aussi grands evènements devaient vivre jour et nuit dans une atmosphère d’héroïsme et de fièvre, que leurs nuits mêmes devaient être traversées de cauchemars terribles et de visions radieuses ; et bien, nous y sommes en plein dans leur vie, avec ses ardeurs ses craintes et ses espérances ; je plains


ceux qui continuent à digérer en paix et en repos, ceux que la terrible et grandiose réalité n’émeut pas. Pour moi, mon esprit est presque toujours absent de mes actes.

Mais en causant ainsi avec toi et en plein abandon j’oublie que l’exercice m’appelle et qu’il faut clore. Pas avant de t’avoir embrassé bien tendrement, et d’avoir envoyé à ma Dia et à mes Petits de bien douces caresses.

Jean

P.S. Ecris un mot à Mme Birkel qui, j’espère, saura bien empêcher son mari de faire la bêtise dont il me parlait. je n’ai d’ailleurs pas pris sa boutade au sérieux, et il vaut mieux n’y pas faire allusion ; je leur récrirai bientôt – J’ai achevé une longue lettre à Jasinski : on ne sait jamais…mais ouf ! - Je deviens une vraie machine à lettres et tu sais comme j’aimais pondre ! mais les tiennes me restent pour me délasser ; bibi encore.


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