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Transcription :


Le 12 août 1915.


Ma chère Lisette


Ta lettre du 8 courant m’est parvenue hier, 11 ; la poste venant de l’intérieur
marche donc assez vite ; et d’autant plus que j’ai le même jour reçu de
ton père une lettre du 9. Dommage que les miennes arrivent moins vite, et surtout
moins régulièrement !


Ici toujours même vie : succession ininterrompue de marches et d’exercices, de jour
et de nuit ; les hommes se plaignent un peu de surmenage, et ce matin ils étaient
fort nombreux à la visite médicale ; il n’est que juste d’ajouter que, parmi ces
« malades », il y une notable proportion de « flemards » que l’on pourchasse par
tous les moyens. L’etat sanitaire générale reste excellent : pas
d’épidémie et aucune maladie grave ; cela tient à une alimentation abondante et très
substantielle, et à des mesures d’hygiène assez sérieuses. L’etat moral me paraît
aussi s’améliorer : il y a plus de gaité et la discipline est plus facile.- En ce
qui me concerne, la situation reste très bonne ; les forces sont intactes et je n’ai
même pas de malaise, les douleurs arthritiques qui m’avaient bien




gêné à Bourges en juin n’ont pas reparu en juillet ; je jouis d’ailleurs de faveurs
appréciables ; car, outre mon bon lit, je dispose d’un certain nombre d’après-midi
qui me permettent de me reposer tout en préparant des causeries et en me retrempant
dans q.q. bons manuels d’histoire et de géographie ; puis
je n’ai aucun souci matériel, ma chambre etant faite et mon linge blanchi par un
« gars » de l’Ariège très malléable. N’etait l’isolement moral et intellectuel, et
surtout votre affection qui me manque tant, je serais à moitié heureux ; mais je me
plains nullement, ni ouvertement ni intérieurement, car je viens de passer un mois
ici, après 11 mois de dépôt à l’intérieur, chance que d’autres n’ont pas eue.
Toujours aucune indication précise touchant la durée de mon séjour ici ; nos
régiments perdent toujours très peu de monde et ne demandent que de petits
renforts.


Ta lettre était bien gentille et tes menues confidences fort intéressantes pour un
« exilé » ; je souhaite que tu aies fait un bon marché à Salornay, et que ni le
percepteur ni le quincailler ne t’aient causé de difficulté ; tu auras pu, sans
doute, remplacer tes « bitards »et regarnir ton garde-manger et ta volière. Au sujet
du vin, il serait préférable d’en expédier une feuillette




à Bourges, et quand au prix que tu as fait à Dury n’y pense plus, cela n’a guère
d’importance. Bussière est-il satisfait des 2 machines qu’il a achetées ?- Les
nouvelles de Charcosset et de Joseph m’ont bien peiné ; dis-leur, ou écris-leur à
l’occasion, que je prends bien part à leurs misères, et suis ton idée de regarnir un
peu le gousset de Joseph.


Ton père m’a écrit une longue lettre, bien affectueuse, où il disait tout son regret
de quitter les enfants pour q.q.
semaines, et aussi la
haute idée qu’il a d’André ; il me laissait entendre aussi que l’etat de Francisque
n’est pas bon et demande beaucoup de soins ; j’ai pourtant correspondu avec Alger
assez régulièrement, et rien ne me permettait de supposer que la question de santé
se posait ainsi dès à présent ; peut-être y a-t-il un peu d’exageration.


Mes prévisions se réalisent, helas ! les Russes continuent à céder du terrain et leur
retraite n’est pas encore assurée. La situation devient, de ce côté, fort sérieuse,
et je n’en veux pour preuve que l’insistance des journaux à réclamer l’alliance avec
le Japon et l’intervention à tout prix des Balkaniques. A ce propos, tu as sans
doute été frappée comme moi par les communications





officielles sur les démarches diplomatiques dans les capitales balkaniques ;
d’ordinaire la diplomatie s’entoure de plus de secret, et je ne sais que penser de
ces négociations conduites sur la place publique ; veut-on prouver que nos
diplomates travaillent, ou a-t-on des raisons de compter sur une issue favorable de
cette entreprise ? Nous serons assez vite fixés, et en tout cas c’est la dernière
carte diplomatique des Alliés.- Chez nous, sur notre front, il continue à ne se rien
passer de saillant ; pourquoi ? puisque les Allemands sont si occupés du côté
russe ? leur laissera-t-on le loisir de nous battre séparément ?


A bientôt une de tes bonnes lettres, dont la fin n’est pas une formule mais une
câlinerie.


Embrasse bien ma courageuse Claudia, et dis-lui que je regrette bien la persistance
de ses petites misères. Fais beaucoup
de caresses à
nos
chers
Petits, qui, à cette heure, écrivent à leur papa. Pour toi mes plus tendres
baisers.


JDéléage



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