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Transcription :


Le 10 août 1915.


Ma chère Louisette,


Ce n’est pas le désir de t’apporter des nouvelles qui me fait prendre la plume,
c’est le plaisir de causer avec toi ; à défaut d’autre intimité, prenons la peine
d’entretenir entre nous une sorte d’intimité de l’esprit : elle complète
celle du cœur, et elle occupe agréablement les heures.


Donc le sujet est tout trouvé aujourd’hui : où en sont les Russes ? Ils viennent
d’abandonner Varsovie aux Allemands, et dans
q.q. jours ; sera-ce fini ? je ne le
crois pas ; car leurs adversaires vont tenter l’impossible pour les couper de
Petersbourg et déjà cette manœuvre est commencée. De ces faits déjà acquis, je
dégage q.q. conclusions ; la première est qu’il
peut y avoir autant de désordre et d’imprévoyance dans une autocratie que dans une
démocratie, et qu’il serait injuste d'accuser nos institutions républicaines des
graves lacunes de notre préparation militaire ; la seconde est que l’imprévoyance,
l’incurie et peut-être la trahison doivent atteindre à Pétrograd des proportions
fantastiques pour que l’unanimité de la Douma se soit faite sur une demande de
sanctions atteignant les plus hauts personnages ; enfin la troisième est celle-ci :
les Allemands




viennent de faire une campagne dont l'opiniâtreté, l'habileté et l’audace étonnent
tout le monde et qui donne la plus haute idée de leur génie militaire. Comment et
quand tout cela finira-t-il ? Chose curieuse, le colonel Barone, qui passe pour un
critique militaire de valeur, estime que les Allemands épuisés demanderont la paix
cet automne ; c’est encore une illusion, ou peut-être pis.


Ma lettre en était là samedi passé (7) lorsque j’ai du l’interrompre pour ne la
reprendre qu’aujourd’hui (10) ; c’est que j’ai été occupé de façon très imprévue.
Samedi soir, l'Instr
d’ici m’a annoncé que sa distribution des prix avait lieu le lendemain et a insisté
pour que je fasse un petit discours ; son insistance et son amabilité ne m’ont pas
permis de refuser, et j’ai du sur le champ me mettre à préparer un « laïus » ; la
fête a été ce qu’elle pouvait être ici, pas mal réussie ; un lieutenant de dragons a
pris la parole pour prêcher vigoureusement la haine de l’Allemand et la confiance en
la victoire ; mon tour est venu, et ça n’a pas été trop mal ; l’assemblée était
curieuse : l’élément militaire était en majorité, aucun papa des élèves n’était
présent et pour cause, c’était nous fantassins venus de partout qui les remplacions,
je crois que les écoliers d’ici se souviendront de cette distribution des prix - Le
lundi je suis allé passer la journée dans un grand centre minier




voisin pour y chercher des livres, car je n’avais absolument rien trouvé dans les
écoles les plus proches où l’on est très pauvres de livres à jour ; cette journée a
été agréable bien que fatigante, j’ai vu beaucoup de monde et entendu pas mal de
choses qui seraient déplacées dans cette lettre.


Car, et c’est chose à noter, en vertu d’un ordre du généralissime
ns devons remettre toutes nos lettres
ouvertes au vaguemestre ; après avoir été lues par un censeur, les lettres sont
closes et expédiées si elles sont jugées inoffensives. Tu devines comment la mesure
a été accueillie ici ; le résultat c’est que toutes les lettres partant du front
vont devenir incolores et impersonnelles. Quant aux lettres de l’intérieur, rien de
changé que je sache.


J’ai reçu coup sur coup plusieurs longues lettres : celle de mes Petits si
affectueuse etsincère, et dont je les remercie bien, le dessin de la vieille maison
a été très apprécié et sera conservé ; celle de Claudia qui m’a rassuré sur votre
voyage ; enfin la tienne dont tous les petits détails m’ont amusé. Tu penseras que
ce n’est pas bien charitable, mais le récit de toutes vos déconvenues m’a fait
surtout rire ; je pouvais n’est-ce pas ? puis je me suis dit : ma Lise devait
regretter l’absence de celui qui s’occupait des voyages, et cette nouvelle
pensée




égoïste était de trop, puisque tu n’as pas besoin de ces contre-temps pour penser à
moi.


Au sujet des tes petites questions relatives au vin et au panier égaré, ne te fais
aucun souci, cela n’en vaut pas la peine actuellement ; fais le possible, et tout
sera bien.- Il est bien vrai que ton père nous avait remboursé les 50 francs restant
de notre part de location, et qu’au lieu des 2 fr, 50 il m’avait remis notre
quittance d’assurance (mauvais échange pour lui) ; je te l’avais sans doute dit : tu
répareras quand tu écriras à Mâcon.- Je sens très bien ce que tu me dis de Marie,
c’était inévitable ; mais je te complimente d’avoir pu sauver la face jusqu’au
bout ; qui sait, tu auras peut-être encore besoin d’elle !- Vous voici tranquilles
pour 6 semaines encore, et cela m’est très agréable ;
promenez-vs, bavardez bien, lisez, en somme
jouissez largement de la campagne : vous en avez tous besoin, et si tu ramènes mes
gars en très bon état ce sera le plus grand plaisir que je puisse avoir
actuellement.


Ici absolument rien à signaler, sinon que le climat est pénible ; aussi la semaine
passée j’ai eu un peu de repos et il était le bienvenu. L’état général reste
excellent. Ci-joint, 2 articles que je découpe dans le « Bulletin des Armées », qui
est officiel ; dis-moi ce que tu en penses, nous verrons si nos impressions
concordent.


De bien tendres embrassades à vous tous, et à toi en particulier.


Jean



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