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Transcription :


Le 6 août 1915.


Ma chérie,


Ta lettre du 2 m’est arrivée hier, et quoique tes lettres se succèdent très
régulièrement, je l’ai lue presque avec attendrissement tant elle était affectueuse
et câline. Elle reflétait très clairement les divers sentiments qui se partagent ton
cœur, et tu sais le mot célèbre : il n’y a que ce qui vient du cœur qui aille au
cœur. On est bien heureux de se sentir ainsi aimé, tendrement et fortement, et c’est
un réconfort beaucoup plus puissant que tu peux l’imaginer toi qui restes en
famille ; je ne vais pas faire la sottise de te remercier de ce bel élan de
tendresse, mais je t’en suis bien reconnaissant.


Voici bientôt un mois que nous sommes séparés. Chose étrange au premier abord ; ces
semaines ont passé assez vite pour moi ; est-ce l’effet d’un milieu si nouveau, si
vivant, si pittoresque ? peut-être ; en tout cas, l’ennui ne m’a pas gagné encore,
les sombres perspectives ne m’ont pas envahi, et moi aussi je rêve parfois de
l’intense joie du retour. Ce retour est d’ailleurs bien loin encore ; la presse




prépare l’opinion à une campagne d’hiver, on fait rentrer l’or à la Banque, nous
installons nos cantonnements en vue d’une longue occupation, les Anglais débarquent
très activement, enfin on remplit les arsenaux et les magasins en vue des grandes
luttes prochaines ; tout cela est très significatif, et tout compte fait il vaut
mieux se battre q.q. mois de plus
afin d’en finir avec l’Allemagne. Sans doute un revirement peut se produire chez nos
ennemis qui, partout vainqueurs en apparence, peuvent proposer une paix blanche ;
mais je ne crois pas que les Alliés acceptent cette offre, et il est prudent de ne
pas compter sur la démobilisation avant Pâques ; hélas ! c’est loin, et il y a
l’hiver assaisonné de multitudes d’obus ; que veux-tu ; c’est notre sort, et il vaut
mieux l’accepter bravement sinon allègrement.


A propos de devoir, il y en a un qu’il faut penser à remplir. On fait appel à l’or,
qui nous est en effet indispensable ; si une catastrophe nationale survenait, ce ne
sont pas les q.q. louis de chaque particulier
qui le tireraient d’affaire,,car l’or lui-même ne
vaut que dans la mesure où le pays conservera son crédit et sa force. Je vais donc
échanger mes 5 louis contre du papier ; je t’engage à en faire autant, sans
toutefois




insister davantage : tu es juge de ce qui convient le mieux.


Le bruit circule - peut-être sans fondement - que mon corps d’armée va changer de
région et céder la place aux Anglais ; certains disent même que ce déplacement est
commencé. Je te signale cela sans y attacher autrement d’importance.


On se met à parler aux soldats, à leur faire des causeries sur la guerre ; c’est
peut-être une bonne idée, car leur indigence intellectuelle est très grande, et bon
nombre d’entre eux ne savent que vaguement pourquoi ils se battent. J’ai reçu
l’ordre - car ici tout est ordre - de préparer une causerie pour la semaine
prochaine ; on me laisse le choix du sujet, mais je devrai soumettre mon plan ;
comme je n’ai aucunni livre ni document à ma disposition, ce
sera un peu difficile car il faudra tout tirer de mon fond. Je ferai le possible,
puisque c’est une façon de se rendre utile.


Ma vie matérielle reste sans changement ; je change de linge chaque semaine, en
n’utilisant que 2 paires de chaussettes, afin de les mettre aux rancart
dès qu’elles seront fatiguées ; je ménage mon unique




bonne serviette en utilisant les vieilleries dont je dispose ; en somme je veux ne
quitter Pressy qu’avec peu de linge en très bon état ; mes petites provisions sont
encore intactes ma bourse n’a pas subi de sérieux dommages. Je ne désire rien et ne
manque de rien ; ne te tourmente pas à prévoir mes besoins : j’ecrirai dès que
q.q. chose d’important me manquera. Pourtant
un détail : cet hiver les saucissons me seront utiles ; si tu peux en trouver de
bien secs et bien maigres, un peu gros (1 pièce de 5 francs), emporte-les à Bourges
pour me les faire parvenir peu à peu. Tu vois que je suis prévoyant.


Je compte recevoir bientôt une lettre de Mazilly me disant que vous avez fait bon
voyage et que vous êtes bien installées ; dis bien à ma Dia (elle le lira
d’ailleurs) que je lui suis très reconnaissant de rester auprès de vous, et d’autant
plus que cela lui a coûté un vrai sacrifice. Dis aussi à mes Petits que je pense
très-très souvent à eux, que je suis heureux de les savoir sages, que les 2 Kilos de
Maurice m’ont agréablement surpris et que s’il peut en prendre 2 autres avant
octobre cela me rassurera tout à fait sur sa chère santé.


Je t’envoie - pauvre souvenir - le ruban d’une des nouvelles grenades que nous
essayons : dans la main, c’est presque un joujou mais quand ça éclate c’est un engin
effrayant.


Je vous embrasse tous les 4 avec une bien vive tendresse.


J. Deleage


[Surplus]


As-tu reçu la dernière que j’ai envoyée à Mâcon ; père a du te la transmettre- Ici
temps toujours mauvais, avec de brusques sautes des temperature.



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