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Transcription :


Planfoy (Bicêtre) le 4 août 1915.


Mon cher Jean,


Tu as dû recevoir ces jours-ci une lettre de Jeanne. Tu sais donc que depuis dimanche
nous sommes installés au milieu des bois. Je ne sais si c’est le manque de vacances
de l’année dernière, ou l’état de surexcitation dans lequel nous vivons depuis la
guerre, mais je’attendais avec impatience l’heure du repos. La fin de
chaque année scolaire, depuis quelque temps au moins, n’était pas une joie sans
mélange : un peu de dépit se manifestait toujours de constater qu’on comptait une
année de plus.


Bref je suis heureuse de respirer l’air pur et léger de nos montagnes l’air
imp fortement imprégné de la'odeur




résineuse des sapins, cette bonne odeur qui me rappelle tant de belles journées. Nous
ne sommes pas gâtés par le temps ; il passe peu de jours sans ondées fréquentes ;
malgré tout, nous vivons beaucoup dehors, la pélerine sur le bras ou sur le dos,
cherchant la protection d’un arbre touffu quand la pluie est trop abondante. C’est
ce que nous avons fait 3 ou 4 fois ce soir même dans le simple trajet de St Genest à Bicêtre (5 km. environ)- Vers
le château de St Genest, André a même découvert une
allé haie formée de 4 ou 5 rangées de petits
sapins étêtées
présentant en son milieu un passage d’un mètre à
1 m, 50 de haut, très touffu et très sombre, « une tranchée » disait-il. Nous nous y
sommes tenus accroupis une demi-heure, pendant que les cataractes du ciel
s’ouvraient se déveaient sur nos
têtes- De temps à autre nous faisons quelques petites tournées à bicyclette : sur le
plateau les rou tes
sont assez bonnes, et peu accidentées- Il a suffi de
2 ou 3 jours de cette vie pour remettre un peu d’ordre dans mon tube digestif.-
L’air pur et vif s’est même fait sentir rapidement sur tous les membres de la
famille, si bien qu’il a presque fallu doubler notre provision de pain.


Les vacances commencent donc très bien. Il est vrai




que la semaine prochaine je dois prendre le service : si le temps est favorable, je
n’aurai pas de peine en partant d’ici de 6 ½ à 7 heures même
à me trouver à mon école àun peu avant 8 heures, tout en faisant une petite
halte à la maison. Le soir je pourrais remontrer à la fraîcheur : 1½
hre
me suffisent pour
effectuer le parcours (10 km dont 6 de montée assez dure


Dans la Loire tous les instituteurs doivent faire 15 jours de garderie et jouir de 6
semaines de vacances : c’est raisonnable. En somme nous nous estimons très heureux
et la joie serait complète si’il n’y avait pas cet interminable cauchemar
de la guerre- Est-ce-que cette vie au dans ce milieu
militaire, dans cette agitation incessante, dans ce bruit de mitraille n’est pas
bien pénible J’ai peine à comprendre qu’on se fasse à cette chose si
contraire au bon sens. Et cependant j’ai causé avec P…Pecharot un des
adjoints de l’école, de retour à St
Etienne avec un mois de convalescence. Il est resté 2 mois dans les tranchées au N.
d’Ypres au lendemain du début de l’emploi des gaz asphyxiants.
Il m’e a dit qu’il lui a suffi de quelques jours pour s’y
faire ; que le plus pénible c’était l’odeur et la vue des cadavres




Beaucoup d’habitants sont restés dans leur maison, et cela à
proximité de la ligne de feu. Hommes, femmes et enfants, vont, viennent
vaquent paisiblement à leurs affaires. Une fois, entre autres, ils étaient 4 ou 5
copains , à manger copieusement dans une ferme ; les obus pleuvaient aux alentours
de temps en temps la femme regardait au dehors, et c’est à peine s’il y a eu dans la
maison un peu d’émotion quand elle a annoncé qu’un obus venait d’éclater sur une
ferme voisine. C’est à peine croyable.


Il est malheureux que les Russes n’aient pu tenir ; leur recul peut allonger encore
la guerre. Où sont mes pronostics d’antan ? N’importe, il est probable que lorsque
la débacle viendra, elle emportera le tout rapidement, et que le colosse s’écroulera
tout d’une pièce : le manque d’argent et le manque d’hommes ne sauraient tarder à
agir dans l’empire de Guillaume. Les Italiens on l’air de faire de la bonne besogne.
Bonnes embrassades pour tous - et bonne santé.


Jn Teno.



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